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La biographie de Gaston Chevereau (1909 - 2003)

"Dans la nuit, le pére Hureau a attelé son Poulot, un petit cheval breton, à la carriole, et en route pour Ecommoy ! Dans ce temps-là, il fallait transporter la sage-femme. Mais il faisait froid cette nuit du 18 mars 1909. Quand la sage-femme est arrivée à l'Hommedaire, l'événement avait eu lieu. Mes parents avaient déjà trois garçons, mais une seule fille : je devais être une fille, si bien qu'ils n'avaient pas prévu un nom de garçon. Comment appeler ce petit numéro 5 ? Le député était Gaston Galpin ! Un monsieur de la ville, un député, c'était sûrement des gens bien. J'héritai de son prénom. Me voilà donc entré dans le monde avec une bosse au front et un prénom prestigieux ".

Mon enfance

" Mes parents étaient installés à l'Hommedaire qui était une bonne ferme. 7 hectares, 3 vaches, 1 âne, des chèvres, un cochon, une trentaine de poules, un coq et des chats. On a eu aussi un mouton pour la laine. La rente s'élevait à 415 francs, de plus il fallait fournir une charretée de bois de corde, de bois de chauffage fendu ".

" Quand j'étais petit, j'aimais la compagnie des personnes âgées. Ma bonne mère Chérét m'aimait bien et me flattait. "V'la ti un biau petit gars, i sera vout' bâton de vieillesse", disait-elle à ma mère. Je me rappellerai la prédiction de la mère Chérét et je puis dire que je ne l'ai pas démentie. Ma mère, à l'âge de 7 ans, la pauvre enfant fut mise en condition comme gardeuse d'oies chez de mauvais paysans ".

" Le 1er août 1914, le tocsin sinistre, cette sonnerie de malheurs, annonce la déclaration de la guerre. Mon père a 44 ans, 5 enfants, il sera garde-voies. Il a beaucoup souffert du froid l'hiver 1914-1915. Mes parents appartenaient à la classe des pauvres, de ceux qui ne possèdent rien, rien que leurs bras pour travailler ".

" A la rentrée d'octobre 1915, maman me conduisit à l'école (3 km). J'ai six ans et demi, voici mon portrait : tablier noir ajusté et boutonné derrière, culotte au dessous du genou, bas de laine noirs, galoches noires à semelles de bois et tige montante. L'hiver, les gros sabots tout en bois, une casquette ou un bonnet tricoté par ma mère. C'est le portrait de tous les écoliers de ce temps-là. L'école comprenait deux classes. Le directeur était monsieur Foulard. Sa fille s'occupait de la 2ème classe, elle n'avait reçu aucune formation professionnelle. C'était la guerre. La salle était grande mais néanmoins soixante gamins s'y entassaient ".

" Quand je n'étais pas à l'école, mon principal travail était de garder nos trois vaches. Contigu à mon pré se trouvais notre taillis. J'y cueillais des champignons, du muguet. Au fond un énorme pin pignon, renfermant des graines dont l'amande était excellente. Comme vous voyez, ma condition de petit pâtou comportait de bons moments, malgré tout ".

" Nous voilà en 1921, l'année du certificat d'études, j'ai 12 ans. Le certificat à cette époque jouissait d'un prestige qu'on ne peut imaginer à présent. Après la distribution des prix (reçu le 2éme du canton), ce fût fini pour moi l'école. Il y avait du travail pour moi à la maison. Alors je continuai de garder mes vaches, mais je devins soucieux. Personne ne vint à mon secours et je m'enfonçai tout seul dans ma peine ".

" La fin de ma scolarité m'apparaissait comme un verdict : "Le Tribunal de la Société décide qu'il restera toute sa vie petit paysan à l'Hommedaire". Et je me sentis très malheureux. Je suis le petit paysan. Je trouvai à cette même époque un moyen de sortir partiellement de mon isolement mental, je décidai, avec assentiment de mes parents, d'étudier la musique. J'appris donc à souffler dans l'alto, j'aurais pourtant préféré la clarinette ou la flûte. (Grassin chef de musique) ".

Textes extraits du livre "Une enfance à la campagne, l'Hommedaire", Editions Cénomane, 1987

A la recherche de ma voie

" A Rouen, la ville c'était l'inconnu, j'y trouverais peut-être le moyen de m'instruire, de sortir de mon indigence mentale. J'étais ému et inquiet. Le 17 mai 1926 je suis engagé comme receveur sur les tramways. On me fournit un costume d'uniforme, j'habite chez mon frère Octave, le 27 juillet 1927. Je donne ma démission. J'étais pauvre. Je ne veux plus rester dans cette situation. Qu'allais-je faire à présent ? Je savais une chose cependant, c'est que je souhaitais ".

" Faire un travail intéressant, je voulais préparer une vraie carrière. Misère pour misère, je préférais ma misère de la campagne à celle de la ville. Au début de l'année 1928, je m'engageai à la ferme des Sablons, à Saint-Mars d'Outillé. J'étais nourri, logé... dans l'écurie des chevaux. En effet ma condition de garçon de ferme ne comblait en rien mes exigences intérieures ".

" Je trouvai un emploi à la laiterie de Laigné-en-Belin à dix kilomètres de Saint-Mars, nous étions le 24 septembre 1928. Me voilà beurrier. Puis le 1er avril 1930 je devais partir au service militaire. Grâce à la musique, cette année de service a été pour moi un temps agréable et pas complétement inutile. J'obtiens le titre de soldat-musicien de 1ère classe. Remarquez, ce n'est pas un grade, c'est une distinction... "

" Je souscrivis un abonnement d'études par correspondance avec l'École Universelle en vue du Brevet élémentaire. Devant mes premiers cours je m'aperçus que je ne savais plus compter une division à plusieurs chiffres, la tâche serait rude. Cela faisait juste dix ans que j'avais quitté l'école ".

" Une institution de jeunes gens de Montlhéry, près de Paris, offrait un emploi de surveillant au pair : nourri, couché. Il s'agissait d'un pensionnat libre, laïc, école primaire et cours complémentaire qui préparait le brevet. Le 1er octobre 1931, j'ai 22 ans. Pion le jour et la nuit, j'assiste en auditeur libre aux cours dans la classe du brevet. J'avais pris goût à l'étude et avais lieu d'être satisfait des résultats ".

Je deviens instituteur

" A la rentrée 1934, j'avais 25 ans, me voilà chargé d'une classe de 35 élèves. L'ambiance étudiants enseignants surveillants restait sympathique. On ne disait pas instituteur cela n'aurait pas fait assez distingué. Je dus porter un chapeau, la seule coiffure autorisée en ville. Le brevet supérieur, le CAP sont exigés pour faire carrière dans l'éducation nationale, l'examen eut lieu à Juvisy (Essonne) en 1937 ".

" Me voilà reconnu officiellement apte au métier d'instituteur. Paul Fort résidait là-haut sur la butte de Nozay à Montlhéry. Quand j'allais me promener par là, nous parlions. Il aimait évoquer son ami Sacha Guitry. De me trouver en face de ce "crasseux magnifique", Villon de notre temps, mon émotion était grande. Moi, le petit, l'humble ".

" Le 11 novembre 1937, j'invitai la blonde demoiselle qui accepte volontiers, la jeune fille n'avait pas encore 17 ans. Les fiançailles, le mariage le 10 septembre 1938, le lendemain nous prenons le train pour Saint-Mars. Comme elle est jeune! Mais elle est jolie et resplendissante de bonheur. Naissance de Jean l'année suivante ".

La guerre

" Le 1er septembre 1939 : mobilisation générale! A Laval , rassemblement des musiciens du 117 ème RI. Dans ma musette, j'emportai mes bouquins puisqu'il me manquait la troisième partie de l'examen. La "drôle de guerre" allait me laisser le loisir de potasser, dans ce beau pays d'Alsace... Ceux qui n'avaient pas d'instruments valables en reçurent des neufs. J'héritais d'une belle trompette ".

" J'arrive à Radersheim, en Alsace, comme mucicien-brancardier-archiviste. C'était un crève-cœur de voir notre belle Alsace fracassée, incendiée. A Plainfaing, le 20 juin 1940, nous fûmes faits prisonniers par l'armée Allemande ".

" On nous transféra à Neuf-Brisach, le 28 juin 1940. Nous nous installâmes au milieu des ruines, avec la faim et la maladie... J'étais bien étonné, je trouvai un livre (ça ne se mange pas). C'était une grammaire de cours complémentaire par Maquet-Flot et Roy. C'était pour moi une riche aubaine (que personne ne m'enviait d'ailleurs). "C'est plutôt creux, ta nourriture", me disaient mes voisins ! "

" Le 2 août 1940, départ pour le Stalag VII A Moosbourg en Haute-Bavière en Allemagne, matricule 44538. Chaque fermier emmène son"gefangene" pour commencer la moisson. On s'y mit sans tarder, sans préalable, je veux dire sans le coup de cidre ou la tasse de café comme cela serait fait chez nous ".

" J'apprenais quelques mots d'allemand, ce qui me permit de tenir le rôle de porte-parole de mes camarades. Le 30 juin 1943 je suis rapatrié : sanitaire, marié et père de famille. Ma vieille "frau" se mit à pleurer. Ah! cela m'a touché beaucoup ".

" J'étais rentré, je retrouvais ma vie de famille, mais la vie sociale n'était pas drôle. La grande question était le ravitaillement ".

Le retour à Saint-Mars d'Outillé

" Le 10 octobre, je repris l'étude, je fus admis au brevet supérieur. J'étais désormais titulaire de tous les diplômes des instituteurs de l'école publique. Ma pensée se porta vers mon père qui fut, lui le premier de la lignée à savoir lire. J'ai débuté dans l'enseignement public à 36 ans ".

" A Chérence (Seine et Oise), j'étais chargé d'école : classe unique, garçons et filles de cinq à treize ans. Au cours de l'année nous avons observé la plus stricte économie en vue des vacances de 1952. Pendant 40 jours nous avons mangé du thon que les pêcheurs me procuraient à l'arrivée au port. Nos premières vacances ! "

" Notre logement devenait insuffisant pour loger nos six enfants : Jean, Claudine, Françoise, Josette, Catherine et Michel. J'envisageai de demander mon changement, par permutation, j'obtins le poste de Luynes, à 11 kms de Tours, une direction avec deux classes ".

" Puis c'est le retour au pays natal. Je devenais en 1954 instituteur dans l'école de mon enfance, où mon père, mes trois frères avions mis fin à la période analphabétisme de la famille. Je reprends la musique (cornet à piston) avec le chef Henri Beauclair ".

" Le 25 septembre 1954 nous voilà propriétaire de "La Côtière", nous étions chez nous. Nous avons les produits du jardin, d'une basse-cour. Une petite vache jersiaise est arrivée. " Heulà ! Chez le maître d'école, il y a une vache américaine! ", disent les gens ".

" J'aurais aimé terminer ma carrière à Saint-Mars d'Outillé, mais dans ma classe je ne tardai pas à me sentir mal à l'aise, plusieurs cours et 42 élèves dont certains âgés de 13 ans maintenus abusivement avec les petits de 7 ans... Au bout de trois ans, j'obtins un poste d'adjoint à Téloché ".

Textes extraits du livre "De l'étable au tableau ", Editions Cénomane, 1989

En 1968, à 59 ans, je prends ma retraite, avec les Palmes Académiques.

La retaite de Gaston Chevereau à La Côtière racontée par ses enfants Claudine, Françoise et Michel

Il entreprend la construction de sa "petite maison" sur l'emplacement de l'étable de la vache Capucine, cela va lui permettre de se retirer au calme pour se reposer, faire de la musique (apprentissage du violon), et c'est ici qu'il a commencé à écrire sur des cahiers d'écoliers ses souvenirs d'enfance.

Son jardin sans cesse trop petit prend de l'ampleur, il produit beaucoup de légumes qu'il aime partager avec ses enfants ; la famille s'agrandissant toujours. Il jardine sans engrais, ni produits chimiques.

Et puis Charlot (l'âne numéro 2) est arrivé à La Côtière. Il lui a construit une écurie, un grenier garni de foin, et fabriqué une carriole pour les promenades à la grande joie des enfants.

En s'inspirant des maisons forestières de la Forêt de Bercé, il a construit une "hutte" en bois avec une cheminée et un four à pain. C'était l'occasion de réunir la famille et les amis pour faire de crêpes dans la poële à long manche, la dinde de Noël, et Charlot nous tenait compagnie. Il a animé grâce à son attelage, les comices, des mariages, le marché à l'ancienne d'Ecommoy, le carnaval et le transport du Père Noël.

Gaston Chevereau écrivain

En 1983, après la lecture du "Parler Sarthois" tome 1 paru aux éditions Cénomane, il rencontre l'éditeur Alain Mala. Il participe à la rédaction du "Parler Sarthois", tome 2. De cette rencontre naît aussi l'idée de faire paraître un livre à partir de ses cahiers, écrits de 1970 à 1978, racontant son enfance à l'Hommedaire.

Ce livre est édité en 1985 et recevra le Prix du Conseil général. A la suite, il a écrit "De l'étable au tableau" dans lequel il raconte son parcours jusqu'à son métier d'instituteur autodidacte. Dans le souci de conserver une trace de son "patois" qui disparaît, il écrit un dictionnaire de 1500 mots et expressions de son "parler" de l'Hommedaire en 1920. Il en fait un enregistrement sur cassette audio.

Il participe pendant 20 ans aux "24 heures du livre" au Mans. Il y rencontre beaucoup de lecteurs et amis. Il se familiarise avec les médias (télévision, radio, presse), et prend plaisir à dédicacer ses ouvrages.

Gaston Chevereau, un amoureux de son village

Pour sauver le chêne-châtaignier que son père a greffé en 1910, il entreprend de nombreuses démarches et obtient de la mairie de Saint-Mars d'Outillé, qu'il reste dans le domaine public. Il a fait don d'un plan de Saint-Mars l'ancien (1900-1939). Il y a situé tous les commerces et artisans du bourg et commenté 65 cartes postales de la commune .

Notre père était affectueux et attentif. Il nous a transmis les valeurs du travail manuel bien fait, le respect de la nature, des arbres et des oiseaux...

Il s'est éteint dans sa 95e année, le 11 mars 2003 dans son pays natal.

Portrait de Gaston Chevereau

Illustration de l'ouvrage - Une enfance à la campagne

Illustration de l'ouvrage - De l'étable au tableau

Les hommages à Gaston Chevereau

- Inauguration le 5 juin 2004, de la bibliothèque municipale "Gaston Chevereau de Vibraye (Sarthe).
- Inauguration le 3 avril 2005 de la salle municipale "Gaston Chevereau" de Saint-Mars d'Outillé.
- Inauguration d'un nouveau parcours de randonnée le 21 mars 2009 à Saint-Mars d'Outillé, à l'occasion du centenaire de l'auteur. Le parcours a été balisé avec des panneaux reprenants des expressions du parler de l'Hommedaire.

Alain Mala, éditeur, Editions Cénomane

Le style, c'est l'homme : et l'Hommedaire, c'est Gaston Chevereau. Le rythme de ce texte, sa précision, l'émotion qu'une phrase sobre et sans effets rend de façon si authentique procurent une grande joie à la lecture.
Je ne peux m'empêcher, en relisant ecore "les figures de mon enfance", par exemple, de penser aux grands tableaux naïfs. Sur le plan littéraire, le récit de Gaston Chevereau est la veine des toiles d'un Douanier Rousseau : l'authenticité, le détail, cette rigueur particulière, et ce rythme si singulier qui traduit au plus près la vie quotidienne et l'émotion dans sa simplicité, sans pour autant abolir la complexité du monde - mieux, en la restituant de la façon la plus juste. Ces qualités font aussi du merveilleux conteur qu'est Gaston Chevereau un écrivain à part entière. Un écrivain, somme toute, n'est-ce pas avant tout quelqu'un qui ose s'affronter à la langue, même (surtout) si cet affrontement ne s'opère pas dans les formes académiques ?
Entrez dans le monde de Gaston Chevereau.
Laissez-vous prendre par ses personnages, par l'amour qu'il leur porte qui est l'amour même de la vie. Nous en avons besoin.

Anne Fillon, auteur de la préface "De l'étable au tableau".

Apaisée chez lui, la fringale du savoir a fait place à un solide appétit de conteur. Avec son étonnante mémoire, son souci du détail vécu, son amour du mot qui a touché ou fait rire, le maître écrit, comme au tableau noir, une chronique sélective des années de guerre et de paix, qui sera pour l'historien futur un précieux témoignage de mentalité.
Rien n'y est âpre, amer, ou vulgaire. L'heureux naturel de l'enfant qui chaque soir souhaitait la bonne nuit aux maisons du hameau de l'Hommedaire n'a pas quitté l'homme fait. Malgré les misères de la vie il promène sur les choses et sur les êtres un regard aigu mais juvénile de patriarche heureux. Les esprits supérieurs souriront peut-être. Gaston Chevereau nous donne une belle leçon. Il a gardé son âme verte.

Daniel Etoc. Enseignant-poète

Il se produit au cours de notre brève existence de rares et précieuses rencontres qui illuminent notre vie, la pénètrent d'une chaleureuse humanité et l'enrichissent d'un bonheur serein. Ma rencontre avec Gaston Chevereau fut l'une de celles-là.

Madame d'Harcourt, auteur de la préface de "L'Hommedaire, une enfance à la campagne".

Après le livre (il s'agit de l'Hommedaire, une enfance à la campagne), c'est l'homme qui m'a conquise. J'ai été frappée par son amour de la vie, sa joie, son attachement à son terroir, sa passion pour son épouse si belle, pour ses enfants et ses petits enfants, par son sens de l'humour et sa lucidité,son caractère entier et son enthousiasme, sa poésie, son amour des arbres, sa fidélité aux valeurs anciennes et son ouverture au monde nouveau. Sa modestie et sa ténacité, son côté désintéressé et sa grande simplicité, son souci de rigueur et sa belle écriture.

Jean Chevereau, le fils aîné (le 11 septembre 2003)

Papa, tu vis dans notre sang, dans nos mémoires. Tu as eu le sens du devoir de mémoire, tu as voulu témoigner afin que ne disparaisse pas sans trace la civilisation qui t'a vu naître. Tu as écrit ce témoignage en évoquant toutes les personnes que tu avais connues. Nous avons tous la volonté, le désir de prolonger ainsi notre propre vie, de ne pas rompre la chaîne. Toi plus qu'aucun autre, c'est ainsi que tes enfants, petits-enfants, arrières petits-enfants te connaîtrons...